Préparer sa succession numérique
Vos comptes en ligne survivront à votre décès. Vos proches, eux, devront s'en débrouiller — souvent sans savoir où vous étiez inscrit, ni ce que vous auriez voulu. Ce guide explique comment leur épargner cette enquête.
On prépare volontiers un testament pour une maison, rarement pour un compte GitHub. Pourtant, une vie numérique de vingt ans laisse derrière elle des dizaines de services actifs, des abonnements qui continuent de prélever, des photos que personne ne sait récupérer et des projets dont l'accès se perd. Rien de tout cela ne se règle après coup.
01. Ce qu'on appelle un patrimoine numérique
Le patrimoine numérique désigne l'ensemble de ce que vous possédez, gérez ou avez créé en ligne. Il se répartit en quatre familles, qui n'appellent pas du tout les mêmes décisions.
Ce qui a de la valeur
Noms de domaine, hébergements, licences, comptes marchands, portefeuilles, revenus publicitaires. Cela se transmet, se vend ou se résilie — et cela coûte tant que personne n'agit.
Ce qui a du sens
Photos, correspondances, écrits, musiques, archives familiales. Aucune valeur marchande, une valeur affective immense, et une disparition définitive si l'accès se perd.
Ce qui engage les autres
Dépôts de code, sites d'association, serveurs communautaires, comptes professionnels. D'autres personnes en dépendent, parfois sans le savoir.
La quatrième famille est la plus encombrante : les comptes dormants. Forums abandonnés, boutiques utilisées une fois, newsletters. Ils n'ont aucune valeur, mais ils continuent d'exister, de recevoir des messages et, parfois, de servir de porte d'entrée à une usurpation d'identité.
02. Ce qui se passe si vous ne faites rien
L'inaction n'est pas neutre : elle transfère un travail d'enquête à des gens en deuil. Voici ce qu'ils rencontrent, dans l'ordre.
- Ils ignorent où chercher. Sans liste, il faut fouiller une boîte e-mail à la recherche de confirmations d'inscription. Les comptes créés avec une adresse abandonnée restent introuvables.
- Les prélèvements continuent. Hébergement, stockage, abonnements logiciels : ils se renouvellent tant que la carte fonctionne, puis le service est coupé — parfois avec les données.
- Les plateformes exigent des justificatifs. Chacune a sa procédure, ses formulaires, ses délais. Certaines refusent l'accès aux contenus et ne proposent que la suppression.
- Les données expirent. La plupart des services purgent les comptes inactifs après un à deux ans. Le temps du deuil et celui des politiques de rétention ne sont pas le même temps.
Le cas le plus fréquent n'est pas la perte d'un bien de valeur, mais celle des photos. Elles sont dans un compte dont personne n'a le mot de passe, protégé par une double authentification liée à un téléphone qui a été résilié.
03. Faire l'inventaire
C'est l'étape la plus longue, et la seule qui soit vraiment indispensable. Elle ne demande aucun outil particulier : une feuille suffit pour commencer.
Où retrouver vos comptes
- Le gestionnaire de mots de passe de votre navigateur, qui en liste souvent bien plus que vous n'en gardez en mémoire.
- Une recherche dans votre boîte e-mail sur « bienvenue », « confirmez votre inscription », « votre facture ».
- Les relevés bancaires des douze derniers mois, qui révèlent tous les abonnements actifs.
- Les applications installées sur votre téléphone et votre ordinateur.
- Vos connexions via un compte tiers — « se connecter avec Google », « avec Apple » — qui créent des dépendances invisibles.
Ce qu'il faut noter pour chaque compte
Le nom du service, l'adresse e-mail utilisée, votre pseudonyme, ce que le compte contient, et ce que vous souhaitez qu'il en advienne. Pas le mot de passe — nous y revenons à la section 07.
Notez soigneusement quelle adresse e-mail ouvre quel compte. C'est l'information la plus utile de tout l'inventaire : elle conditionne la réinitialisation des accès, et donc la quasi-totalité des démarches.
04. Trier par enjeu, pas par service
Un inventaire de soixante comptes traités à égalité est inexploitable. Classez-les selon ce qui arrive si personne ne s'en occupe.
| Niveau | Critère | Exemples |
|---|---|---|
| Critique | Des tiers en dépendent, ou une perte financière survient rapidement | Noms de domaine, hébergement, comptes professionnels, portefeuilles |
| Important | Contenu irremplaçable, à récupérer avant toute fermeture | Photos, sauvegardes, correspondances, dépôts de code |
| Secondaire | Le compte doit être fermé, sans urgence | Réseaux sociaux, forums, boutiques en ligne |
| Négligeable | Peut être laissé à l'abandon sans conséquence | Inscriptions ponctuelles, newsletters |
Ce classement produit un effet secondaire précieux : il rend l'exercice supportable. Traitez d'abord les comptes critiques ; le reste peut attendre un dimanche pluvieux.
05. Écrire des consignes utiles
Une liste de comptes ne dit pas quoi en faire. C'est la différence entre une carte et un itinéraire. Deux registres se complètent.
La procédure explique comment faire. Votre consigne explique ce que vous voulez qu'il soit fait. Personne d'autre que vous ne peut écrire la seconde.
Une bonne consigne est courte, décidée, et ne suppose rien de connu :
- « Transférer le dépôt du projet à son contributeur principal, dont l'adresse figure dans les commits récents. »
- « Ne pas supprimer le site de l'association : le transmettre à la présidente en exercice. »
- « Télécharger l'intégralité des photos, puis fermer le compte. »
- « Faire le nécessaire » — qui ne veut rien dire pour celui qui lit.
Expliquez aussi pourquoi, quand ce n'est pas évident. Un proche qui comprend la raison d'une consigne saura l'adapter à une situation que vous n'aviez pas prévue.
06. Choisir vos personnes de confiance
La compétence technique compte moins qu'on ne le croit. Ce qui compte, c'est la disponibilité, la fiabilité et l'acceptation du rôle.
- Désignez plusieurs personnes, avec un ordre de priorité. Une seule, c'est un point de défaillance unique.
- Répartissez selon les domaines. Le neveu développeur pour les serveurs, la sœur pour les photos de famille : personne n'a besoin de tout voir.
- Prévenez-les de votre vivant. C'est le point le plus important de cette section, et le plus souvent négligé.
- Vérifiez leurs coordonnées chaque année. Une adresse e-mail professionnelle disparaît avec un changement d'employeur.
Une personne qui découvre son rôle le jour de votre décès, par un message automatique, est une personne qu'on a mise en difficulté. La conversation est brève et souvent moins pénible qu'on ne l'imagine — la plupart des gens sont touchés qu'on ait pensé à eux.
07. Les erreurs à ne pas commettre
Écrire vos mots de passe dans un document
C'est la première idée qui vient, et la plus dangereuse. Un fichier de mots de passe se copie, se retrouve dans une sauvegarde, circule par e-mail, et reste valable des années. Il expose vos comptes de votre vivant, c'est-à-dire exactement au moment où vous en avez encore besoin.
Le bon outil existe et s'appelle un gestionnaire de mots de passe : la plupart proposent une procédure d'accès d'urgence, conçue pour cet usage précis et avec un délai de carence.
Communiquer vos identifiants à un proche
Au-delà du risque, l'usage des identifiants d'une personne décédée pour se connecter à ses comptes n'est pas conforme aux conditions d'utilisation des plateformes, et peut conduire au blocage définitif du compte.
Tout consigner dans le testament
Un testament est un acte solennel, coûteux à modifier, et vos comptes en ligne évoluent tous les six mois. Réservez-le au patrimoine, et tenez la partie numérique dans un document vivant.
Préparer un document que personne ne trouvera
Un fichier chiffré sur un disque dur, dont l'existence n'a été dite à personne, équivaut à n'avoir rien fait. La transmission est une question d'accès autant que de contenu.
08. Ce que prévoit la loi française
La loi pour une République numérique de 2016 a créé un droit propre à ces situations, aujourd'hui inscrit à l'article 85 de la loi Informatique et Libertés : les directives post-mortem. Chacun peut définir de son vivant des instructions sur la conservation, l'effacement et la communication de ses données après sa mort.
Ces directives prennent deux formes :
- Particulières — enregistrées auprès du service concerné, et ne valant que pour lui. C'est le mécanisme derrière les outils présentés à la section suivante.
- Générales — portant sur l'ensemble de vos données. La loi prévoit qu'elles soient déposées auprès d'un tiers de confiance certifié par la CNIL ; ce dispositif de certification n'est pas opérationnel à ce jour.
À défaut de directives, vos héritiers peuvent malgré tout exercer certains droits : faire fermer vos comptes, s'opposer à la poursuite du traitement de vos données, et obtenir la prise en compte de votre décès. Ils devront pour cela justifier de leur qualité, plateforme par plateforme.
Un point souvent mal compris : le contenu de vos comptes n'est pas toujours transmissible comme un bien. Une licence d'utilisation — musique, livres, jeux — s'éteint généralement avec vous, quelles que soient les sommes dépensées.
Ces informations sont données à titre indicatif et ne constituent pas un conseil juridique. Pour une situation patrimoniale complexe, consultez un notaire.
09. Les outils des grandes plateformes
Plusieurs services proposent déjà un mécanisme de succession. Ils sont utiles, gratuits, et ne demandent que quelques minutes — activez-les.
| Service | Mécanisme | Principe |
|---|---|---|
| Gestionnaire de compte inactif | Après une période d'inactivité définie, des proches désignés sont prévenus et peuvent recevoir certaines données | |
| Apple | Contact légataire | Une personne désignée obtient l'accès aux données du compte sur présentation d'un acte de décès |
| Meta | Contact légataire | Transformation du profil en compte de commémoration, ou suppression |
Ces dispositifs ne couvrent que leur propre plateforme. Ils ne disent rien de votre hébergeur, de vos noms de domaine, de vos dépôts de code ou de votre serveur communautaire — c'est-à-dire, bien souvent, de l'essentiel.
10. Par où commencer
L'exercice paraît écrasant vu de loin. Découpé, il tient en cinq séances d'une demi-heure, étalées sur autant de semaines.
Lister
Ouvrez votre gestionnaire de mots de passe et notez tout.
Trier
Classez selon les quatre niveaux d'enjeu.
Écrire
Une consigne pour chaque compte critique ou important.
Désigner
Deux ou trois personnes, prévenues et d'accord.
Réviser
Une relecture par an, en même temps qu'une autre formalité.
Commencez par les comptes critiques. Si vous n'aviez qu'une heure à y consacrer, elle devrait servir à trois choses : noter quelle adresse e-mail ouvre quels comptes, activer les outils de succession des grandes plateformes, et prévenir une personne de confiance.
Faire cet exercice avec LastCommit
Inventaire guidé, consignes, personnes de confiance et transmission le moment venu.
Ce guide est en accès libre et le restera. Vous pouvez l'imprimer et l'appliquer sans jamais créer de compte : c'est déjà infiniment mieux que de ne rien faire.